Voilà un sujet épineux.
Mais je reste sur ma lancée des raisonnements de haute voltige.
Car il est encore plus dur pour une féministe de défendre ses soeurs prostituées que celles qui ont tourné leur veste, bien au chaud au coeur des médias, de l'Etat ou du gouvernement (cf mon dernier article sur Christine Ockrent).
Pourtant, on ne peut pas dire que ces dernières ont la vie dure. Ca démange de s'en désolidariser, de regarder bien en face leur trahison et de trouver légitime le retour de bâton.
Pourtant, on ne peut pas dire que les premières ont la vie facile. Ca démange de les défendre, de regarder bien en face leurs difficultés et de trouver légitime qu'on cesse de les lapider.
Mais à condition de les voir rentrer dans le droit chemin, n'est-ce pas la Trinité?
Je parle des "Marie-Magdeleine", hein, parce que les "Marie-Antoinette" c'est la justice qui s'en charge. Pas le peuple, même si ça se fait en son nom. Et encore moins l'Eglise. Donc il n'est pas question de "moralité" en ce qui les concerne.Elles peuvent profiter tant qu'elles ne l'ouvrent pas trop.
Mais si les Putains peuvent se payer les meilleurs avocats et écrire des bouquins après leurs procès médiatiques sur des coussins brodés pour se plaindre publiquement de leurs mauvais traitements, les Putes sont mal payées et n'ont pas le droit de se plaindre.
Elles sont à l'inverse en proie aux pires dynamiques à l'oeuvre dans nos sociétés capitalistes patriarcales. Les humiliations, la violence, l'arbitraire des traitements policiers et judiciaires et autres joyeusetés de la vie clandestine.
Si les Putains ont droit à l'erreur et à la liberté promise une fois sorties du giron de la République, virées du "Harem de la taille 38" une fois bien vieilles et remisées auprès du feu, les Putes dépassent rarement l'âge de la retraite et restent dans la cave avec les rats.
Partageant en cela le sort des réfugiés de guerre, réfugiés climatiques ou économiques des régions du monde dévastées par l'exploitation des ressources naturelles, et de l'homme, par l'Homme... blanc.
Mais en pire. Car personne ne s'indigne et ne se solidarise pour elles. Il n'y a personne pour trouver légitime leur demande de régularisation.
Car si l'on DOIT s'indigner et agir contre la politique menée envers les "sans papiers", on peut comprendre le problème en amont et se sentir coupable de ce qu'ils subissent, et trouver dommage qu'ils ne puissent pas rester chez eux. C'est terrible de partir quand on a pas le choix, pour nourrir la famille restée au pays.
Ok, je ne vois pas très bien comment on peut sincèrement légitimer le fait de ne pas vouloir les régulariser. Mais si on le fait quand même, c'est à la condition SINE QUA NON de virer le FMI, l'OMC et la Banque mondiale de chez eux pour qu'ils cessent d'entretenir l'horreur économique du libéralisme. Un néo-mercantilisme comme à la bonne vieille époque des colonies.
Comme dit Michel Sardou, "ils en ont"... des ressources naturelles, les pays que l'on dit du "Tiers-Monde" ou "en voie de développement" pour mieux faire oublier qu'ils sont plus près de la souveraineté alimentaire que nous. Il est bien là leur malheur.
Il est possible de faire de la prévention en ce qui les concerne. Et il est urgent de le faire. Pour eux, pour la Terre, et pour nous... de manière à ce que le don, l'offrande, la générosité soient les mots, et les seuls maux, de nos siècles à venir.
Mais même si c'est exactement pareil au pays des femmes, on peut toujours aller se carrer.
Nos ressources naturelles sont inépuisables, c'est bien connu. Et on a croqué la pomme partout. Notre démon du vice est indécrotable.
Donc mis à part les transexuels qui sont des "anomalies", et qui peuvent avoir des papiers à condition d'être castrés pour faire des croix dans les cases, que l'on mutile comme des chiens sans un mot pour les désigner, les Putes (des femmes du coup) sont bien les individus que nos sociétés rejètent le plus.
Y compris en Suède, et apparemment bien plus que chez nous. Elles appellent ça "l'enfer". Allons bon!
Pourtant, si l'on peut comprendre le défaut de régularisation des "sans-papiers" issus de l'immigration par le besoin de main-d'oeuvre à bas coût du secteur industriel côté en bourse, on devrait pouvoir comprendre celui des Putes selon la même logique.
Si les "travailleurs immigrés" sont un levier pour la baisse des salaires au profit des rentiers du capital, les "travailleuses du sexe" expertes en plaisir masculin sont au service du Patriarcat un rouage tout aussi essentiel.
Vu le caractère définitif de leur enfermement, et puisque l'Eglise s'en est mêlée, on peut les appeller les "radicales" : celles dont le sort de la société dépend pour sa transformation ou non. Une initiative à leur sujet est un enjeu pour la société toute entière.
Puisqu'elles revendiquent un statut que la plupart des féministes leur refusent, il s'agit d'un dilemme. Il est reconnaissable, c'est la signature du capitalisme. Je dirais même que c'est son contrat de base avec le Moloch-Baâl.
Devant tant de puissance maléfique, la vraie question s'impose :
peut-on imaginer la prostitution en dehors d'une société patriarcale capitaliste?
Il faudrait des historiennes, des paléontologues, des anthopologues, tout une meute de chercheuses pour remonter avec une approche scientifique aux origines du "plus vieux métier du monde" pour savoir si c'en est un.
Qui s'en est occupé? Certainement pas les vieux mâles Directeurs de thèses. Il s'agit pourtant de la "plus vieille question du monde". C'est un comble que personne n'ait créé de service spécialisé au CNRS depuis le temps que ça dure.
Depuis le temps qu'ils en profitent. Qu'elles subissent la répression policière. Qu'elles sont en proie aux maladies. Que les violents, les sadiques, les poivrots et autres éventreurs font des expériences avec elles dans les rues sombres des faubourgs.
Alors quand aucun élément rationnel ne peut aider, il faut revenir aux fondamentaux.
Les féministes sont les héritières des survivantes du gynocide de l'Inquisition. D'un savoir transmis de façon orale et par imitation comportementale de femme en femme depuis des siècles. Un domaine que les hommes ne connaissent pas.
Personne n'a jamais fait de thèse sur les procès de Sorcières qui ont duré plusieurs siècles, vraiment curieux. On ne s'est borné à déplorer les meurtres des vrais bons chrétiens, mais jamais à étudier de près le fameux Malleus Maléficarum et son rapport avec la découverte de l'imprimerie. Même les experts de la propagande à la Goebbels peuvent aller se rhabiller avec Mein Kampf. Ce texte a influencé les magistrats européen pendant plusieurs siècles après l'Inquisition. On en parle à l'Assas?
Donc là aussi, on doit se poser la vraie question de savoir si les Putes ont été victimes de la chasse aux sorcières. En principe non, puisqu'elles ne doivent pas jouir.
Il est là, le fondamental à étudier.
Et c'est comme par hasard la différence entre les féministes qui réclament le droit de jouir de toutes leurs facultés, et les Putes qui réclament pour l'instant le droit de vivre.
Alors il est urgent de dénoncer le scandale de la vie occulte et dangereuse, sans cesse menacée des Putes et Putains de la République, parce que ce qui distingue les trois catégories de femmes dans lesquelles les patriarches nous ont rangées, c'est la dangerosité justement. La nature et le degré de dangerosité de notre vie de tous les jours.
Nous avons notre corps en commun. Et chaque femme ressent profondément les outrages et les souffrances que subissent les autres femmes, de la même manière que les hommes souffrent dans leur corps de façon solidaire. Mais ne nous confrontons pas au Patriarcat de la même façon.
Quel sort est le plus enviable? Entre la Bourgeoise qui fait le ménage, la bouffe et des enfant selon le degré de pauvreté, la Putain qui se prend une balle après une discussion sur l'oreiller, la Sorcière qui meurt de faim dans sa tannière ou la Pute qui se fait violer et égorger, quelle sorte de femme a eu le plus de chance de vivre heureuse et épanouie? Pendant combien de temps avant de subir son sort d'esclave de l'homme... lui-même esclave du capitalisme?
Les revendications féministes ont nécessité une immense réserve d'énergie pour aboutir et nos combats n'ont été gagnés qu'avec le temps sur plusieurs générations.
Car une fois que l'âme a été acquise aux femmes par l'Eglise, que leur majorité a été civilement reconnue par l'Etat et les banques, qu'elles ont eu droit à l'éducation et que leur corps leur a été rendu grâce aux lois sur l'avortement et à la recherche sur la contraception, il nous reste à résoudre la question de l'accès au savoir et de la parité dans la gestion des affaires publiques. C'est loin d'être gagné.
Et pour cause : je n'ai pas parlé d'accès au commandement des multinationales et des banques, ni de la parité dans les administrations, les Parlements ou les gouvernements, mais de la libre circulation de l'information et de la gestion commune de la vie publique.
Vaste programme.
Si les féministes ont été éradiquées à un certain stade de développement de l'humanité, ce n'est pas pour rien.
Le capitalisme s'est nourri de leur corps brûlés vifs avant d'entamer celui du bois, du charbon, du pétrole et du combustible nucléaire. Le Moloch Baâl est insassiable. La propriété privée liée au monopole a commencé par le choix des tortures de nos ancêtres. Elles ont dû les payer, aussi les stères de leurs bûchers
Ces belles "lumières" auront éclairé les mâles dominants pendant 1 siècle. Mais comme dirait l'historienne Annie Lacroix-Riz, ce n'était qu'un savon à mysogines.
(J'aime bien quand elle dit que la droite française n'est qu'une "machine à ramasser les pétainistes". Elle est aussi rigolotte que le Professeur Lordon. Je me repasse ses conférences. Je découvre chaque fois des choses nouvelles. J'aurai adoré être son élève.). Bref
Aussi, l'argument féministe qui sent le brûlé selon lequel la légalisation de la prostitution n'est pas un moyen de sortir de la domination masculine est incontournable. La guerre n'est pas finie.
Si c'était le cas, nous ne serions plus dans une société capitaliste. Sur la question du corps, nous pourrions enfin nous rejoindre.
Car la propriété privée a commencé avec les enclosures de la terre à l'aide des tribunaux de l'Inquisition et de l'invention de l'imprimerie.
Alors que l'imprimerie donnait naissance à des droits attribuant la paternité d'une oeuvre de l'esprit à son mâle auteur... la terre est devenue un capital transmis de père en fils, alors qu'elle était auparavant à tout le monde. Et même considérée comme un domaine de compétence féminin; comme les enfants et les animaux d'élevage.
Mais la prostitution est bien plus ancienne. Elle remonte au plus lointain de la domination masculine, et à ce titre remonte aux origines du Patriarcat lui-même.
Si celui-ci entre par tous les pores, dans toutes les sphères de la vie pour en devenir maître, y compris du processus de reproduction, on peut penser aussi qu'il commence à branler sur ses propres fondements. Et il cherche peut-être à les atteindre pour mieux les scelller.
Peut-être qu'il ne lui manque plus que la légalisation de la prostitution pour que sa main invisible se referme définitivement sur nous. Le connaissant, on pourrait le craindre.
Or il est inadmissible que des femmes aient encore à souffrir aujourd'hui d'un manque total de reconnaissance, de soutien et d'entraide de la société dans laquelle elles jouent le rôle le plus dur, le plus ingrat, si vital pour le maintien du système. Risquant leur vie, au même titre qu'on confie les pires tâches à ceux qui touchent les salaires les moins élevés. Nous vivons dans une société indigne.
J'ai honte de la façon dont on renie leur existence. Mais qui le fait? Est-ce le corps social, ou l'idéologie? Dans quelle mesure l'idéologie capitaliste patriarcale commande au corps social?
Au même titre que c'est bien lui qui est à l'origine de l'immigration, et que donner des papiers n'est qu'un pansement sur une hémorragie, nous pouvons aussi bien remonter aux origines de la prostitution et considérer l'existence de ces femmes autrement.
D'une façon radicalement différente.
Une radicalité qui pourrait tout remettre en question. Comme le besoin de papiers lui-même. Ces papiers qui sont à l'origine de la propriété privée et de l'existence des frontières. Une paperasse soi-disant indispensable, qui sera bientôt remplacée par des données numériques à l'échelle du picomètre... dont le danger n'est plus à comprendre.
Quand les Putes revendiquent le droit de considérer les mâles dominants - ou leurs apprentis, puisqu'elles n'accèdent qu'à la plèbe à l'instar des Putains - comme des portefeuilles, je ne suis pas d'accord. Ce n'est pas une revendication, mais un cri. Un hurlement de révolte. Nécessaire.
Oui, c'est exactement ce qu'elles font. C'est pour ça que les hommes se prennent quand ils vont les voir. Aussi vrai que les femmes ne sont pas autant payées que les hommes pour un travail égal. Ils abusent de cette position, mais ce n'est qu'une triste réalité. Elles ont raison. Il faut dire la vérité. Le temps est venu de faire les comptes.
Puisque le Patriarcat veut nous en remettre une couche, il n'a qu'à se regarder en face. Je les rejoins infiniment.
Mais ce n'est pas une base de revendication pour autant. Le portefeuille est un porte paperasse, et la liberté des femmes sexuellement aguerries et prodigues ne mérite pas d'être réduite à ça. Il y a certainement beaucoup mieux à proposer aux Déesses de l'amour.
Déjà commencer à baisser les yeux devant elles et les honorer avec quelques offrandes avant de regarder dans quel état pitoyable le Patriarcat les a mises.
Ces êtres sensibles et pudiques ne se plaignent jamais. Si elles le font aujourd'hui, c'est que l'intolérable a été dépassé.
Alors comment intervenir rapidement pour elles, et ne pas faire entrer la prostitution dans la bouche du Grand Moloch libéral? Comment ne pas prendre le corps de l'autre comme une marchandise, et faire que celle qui donne le sien appartienne au corps social? Comment faire que le don de son corps puisse garantir un statut social à part entière?
Il y a sans doute une solution dans l'économie de la contribution, plutôt que dans celle de la consommation. Le don pour base des transactions financières. Le travail comme résultant d'une coopération entre êtres humains.
Il y a des tas de choses à comprendre derrière ce refus féministe de considérer le corps humain comme une marchandise soumise au diktat du divin Marché. Il y a un tas de réflexions à mener ensemble pour comprendre comment se sortir de ce guépier.
Si nous avons beaucoup à apprendre des Putes dans la pénombre de leurs vies de rejet et d'abnégation, des informations essentielles sur la façon dont les femmes pourraient se libérer des carcans religieux et sociaux d'un Patriarcat qui ne se livre entièrement qu'à elles - en leur livrant ses plus précieux secrêts - elles ont aussi à apprendre de notre langage guerrier.
Nous avons des choses à nous dire pour trouver ces solutions.
De toute façon, si nous voulons sortir de l'ombre et créer une société égalitaire cela commencera par la réconciliation des femmes entre elles.
Il manque cet espace de parole. Il est à créer. Pour l'instant, il n'y a pas de terrain commun de discussion sur des forums ou des listes. Chaque fois pour des raisons de modération, de censure, d'auto-censure ou de préservation de la vie privée. Cela reste très difficile à concrétiser.
Mais il est logique que ça soit difficile. Parce que le Patriarcat à tout à y perdre. Des centaines de milliers milliards de dollards, d'euros, de yen, etc... certainement... et des habitudes millénaires de domination et d'exploitation, mais c'est tout. Oui, c'est tout!
Ca ne vaut rien à côté de la vie.
Alors j'espère que ça viendra vite.
Infos :
Le STRASS
Le site des Putes
Lieu de rencontres féministes francophones
(avec plein de liens, canadiens pour la plupart)
dont les rencontres féministes et travailleuse du sexe qui ont eu lieu en décembre 2008
- la conférence en anglais
- le PDF de la rentranscription en anglais
(je travaille à la traduction en français de la conférence. Je ne sais pas si je le fais en son ou par écrit. Ca va dépendre de mon matériel).